07/06/2009

Dans la bibliothèque de Babel

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Avez-vous l'heure?

Quand j'étais un enfant, il m'arrivait souvent d'entendre cette question, au hasard d'une rencontre, d'un coin de rue, d'un coin de film. Celui qui était en souffrance d'exactitude était à la merci d'une montre imparfaite, à la mécanique aléatoire, et au souffle court dépendant d'un ressort éternellement détendu. Sa requête n'ouvrait pas de fenêtre sur un dialogue, juste sur une course derrière le temps perdu.

S'il avait de la chance, le questionneur pouvait se voir montrer l'horloge délimitant chaque minute de chaque rue, qui distribuait le temps officiel depuis le premier étage d'une façade d'angle. Par définition et par fonction, aucun de ces cadrans ne se trompait dans son décompte minéral des nano et des yoctosecondes : chacun était relié à un mécanisme central, d'une omnisciente bêtise, distribuant partout les mêmes erreurs.

Il m'arrivait de courir pour arriver à l'école primaire : sur le chemin que je devais inlassablement arpenter, les heures contradictoires se succédaient. Trois horloges illuminées à la façade de trois horlogeries vétustes qui paraissaient redoutables à mes yeux d'enfant distribuaient trois versions différentes de l'éternelle course de la Terre autour du Soleil. Je me hâtais de la première à la deuxième, ralentissais jusqu'à la troisième, puis courais de celle-ci à la première horloge publique que je connaissais, pour arriver enfin à l'école avant que ses portes n'eussent été refermées devant mon nez par l'ironie redoutable du Temps.

Quelque années plus tard, je reçus une montre, qui n'améliora que discrètement ma précision (je ne peux parler de ponctualité). En effet, elle souffrait des mêmes défauts que les autres, en pire : je passais mes jours à la régler sur les divers témoins du temps que je rencontrais, dans l'espoir de trouver enfin celui qui ne souffrirait pas d'une irrémédiable erreur.

Peine perdue.

Enfin survinrent les montres électroniques, suivies par celles dont un cristal de quartz découpait en milliers de vibrations chaque seconde qui passait. Précision et ponctualité auraient dû s'en trouver immensément améliorées.

Quelle erreur.

Depuis, les montres mécaniques de luxe, exhibant de belles et inacceptables approximations, ont pris le pas sur les trésors à bas prix de précision électronique. Les cadrans en public se sont multipliés, qui battent chacun à leur propre rythme et attestent d'heures plus disparates les unes que les autres. Les thermomètres digitaux dont ils sont flanqués sont aussi discordants que le temps qu'ils affichent est contradictoire. Les balances domestiques ne parviennent pas à s'accorder, et annoncent même des poids différents d'une seconde à l'autre - poussant les membres d'une même famille à un optimisme excessif, ou un désespoir hors de proportion. Les tachymètres de voitures sont continuellement désavoués par les écrans qui indiquent la vitesse le long des rues et des routes. Les stations météo ne parviennent pas à se mettre d'accord entre elles. Internet tout entier est bourré d'erreurs, qui poussent à croire n'importe quoi et à l'écrire n'importe comment.

Nous sommes dans la Bibliothèque de Babel.

Et au plus profond de celle-ci se trouve, bien cachée, la vérité multiple de chaque chose - qui n'est finalement que l'une des facettes de l'insondable réalité.

Commentaires

Cher As,
Ton clepsydre à essence va-t-il connaître la panne sèche?
Amitiés

Écrit par : Armand | 07/06/2009

J'aime! Très bien raconté!
Ton texte me fait penser au film italien d'Ettore Scola "che ora é" (Quelle heure est-il? On devrait plutôt dire "quelle heure est-elle?", non?)
;-)
Il y est question d'un homme qui se demande où on va. En craignant que ce soit n'importe où.
Zou... je vais réviser l'anglais de mon ado.

Écrit par : Tony | 07/06/2009

Marrant que tu parles tu temps comme cela, car des déductions scientifiques récentes, et d'autres philosophiques, anciennnes, concluent que le temps serait illusoire. Des musiciens aussi - leur art se base sur le temps - déclarent qu'on crée une illusion de temps en jouant selon un rythme, mais qu'en fait il n'a qu'une apparence d'existence dans notre esprit, et qu'il n'est pas réel en dehors. Je me demande si nous serons un jour délivrés de ce genre de doutes.

Écrit par : Ben | 09/06/2009

Laquelle va le mieux ? Une montre arrêtée ou une autre qui retarde de 1 minute par jour ?

Écrit par : Karl | 11/06/2009

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